Construire une chaîne de valeur aurifère responsable : les enseignements du Pérou
L’exploitation minière artisanale et à petite échelle (ASM) représente près de 20 % de la production mondiale d’or et assure la subsistance d’environ 20 millions de personnes à travers le monde (selon le World Gold Council). Et pourtant, l’or issu de l’ASM reste structurellement marginalisé dans les chaînes d’approvisionnement des grands affineurs.
Pourquoi ce paradoxe ? Ce n’est pas parce que l’or est de mauvaise qualité, ni parce que les mineurs refusent de formaliser leurs activités. C’est plutôt parce qu’aucun opérateur ne s’est véritablement positionné pour concilier les réalités contradictoires des mineurs artisanaux et à petite échelle (fort niveau d’informalité, pratiques sociales et environnementales non conformes…) avec celles des grands acheteurs institutionnels (traçabilité complète de l’origine, conformité aux normes de l’OCDE et de la LBMA, tolérance zéro au risque, diligence raisonnable documentée pour chaque expédition, audits indépendants). Cette difficulté à établir une chaîne de valeur de l’or véritablement responsable est donc avant tout un problème structurel.
La bonne nouvelle, c’est qu’une telle architecture peut être mise en place, auditée et rendue commercialement viable, comme le démontre l’expérience de l’OCIM au Pérou par l’intermédiaire de sa filiale locale Soleil Metals.

POURQUOI LE PEROU ?
Toutes les juridictions pratiquant l’exploitation minière artisanale et à petite échelle (ASM) n’offrent pas les mêmes conditions de départ. Le Pérou n’est certes pas un environnement parfait. Mais, comme le confirme l’étude du World Gold Council de mai 2025 sur les usines de traitement dans six pays pratiquant l’ASM, c’est l’un des rares contextes où ce modèle peut fonctionner. Trois facteurs structurels expliquent cela.
Un maillon intermédiaire bien établi. Le Pérou dispose d’un vaste réseau d’usines de traitement qui réceptionnent le minerai provenant des mineurs artisanaux et à petite échelle, le traitent sans mercure et produisent des lingots de doré destinés à l’exportation. Cette présence est loin d’être négligeable. Selon l’étude WGC/Levin Sources, un mineur artisanal ou à petite échelle travaillant seul et utilisant l’amalgamation au mercure ne récupère que 30 à 40 % de l’or contenu dans son minerai, alors que ces usines de traitement atteignent plus de 90 %. Cette différence constitue donc un puissant moteur de transformation, non seulement sur le plan environnemental, mais aussi sur le plan économique. Ces revenus supplémentaires générés sont précisément ce qui rend la formalisation financièrement accessible aux mineurs artisanaux et à petite échelle qui ne pourraient pas en supporter le coût seuls.
Plus fondamentalement, l’usine de traitement est également le seul point de contrôle viable et le seul goulot d’étranglement réglementaire de la chaîne.
Un cadre réglementaire existant. Avec la création du REINFO (Registre global de formalisation minière) en 2016, le Pérou a mis en place une approche structurée visant à intégrer les mineurs artisanaux et à petite échelle dans l’économie formelle. Ce registre national recense les mineurs en cours de formalisation dans toutes les régions du pays et permet à un opérateur de vérifier en temps réel le statut juridique, la concession et la situation fiscale d’un fournisseur. Sa contribution est décisive, car les usines de traitement sont autorisées à s’approvisionner auprès de mineurs en cours de formalisation, et pas seulement auprès de ceux qui ont achevé le processus. C’est ce qui a permis l’intégration progressive de dizaines de milliers de mineurs artisanaux et à petite échelle dans les circuits formels.
Ses limites sont bien connues. Le registre a en effet été détourné par des « agents de facturation » qui louent leur statut REINFO à des opérateurs illégaux afin de leur permettre de vendre leurs produits en toute légalité. Bien qu’il ne suffise pas à lui seul à garantir la légitimité des activités minières et qu’il nécessite une vérification indépendante approfondie, la mise en place d’un registre public tel que REINFO semble néanmoins être une condition nécessaire à la création d’une chaîne de valeur responsable menant à la formalisation des mineurs.
Un niveau gérable d’exposition au crime organisé. Le Pérou n’est certainement pas exempt de crime organisé dans le secteur de l’ASM. Cette réalité doit être reconnue en toute honnêteté. Cependant, cette exposition est géographiquement localisée et peut être cartographiée : opérer à Arequipa, Chala et Nazca ne présente pas le même profil de risque que d’opérer dans d’autres régions du pays. Une sélection rigoureuse des zones d’exploitation, combinée à une surveillance continue des fournisseurs permettant de détecter des anomalies de statut, des incohérences entre les concessions déclarées et les volumes de production ou des changements non signalés au niveau des représentants légaux, contribue ainsi à limiter ce type d’exposition.

CE QUI DOIT ETRE MIS EN PLACE
Les conditions structurelles du Pérou créent un environnement favorable. Cependant, elles ne suffisent pas à elles seules à créer de toutes pièces une chaîne de valeur de l’or responsable. L’expérience acquise par le biais de notre filiale locale Soleil Metals nous a amenés à établir trois piliers complémentaires.
Le premier est un cadre de conformité de niveau bancaire appliqué à chaque étape. Lors de l’intégration : 25 documents par fournisseur, couvrant l’enregistrement de l’entité juridique, le titre minier, les bénéficiaires effectifs, le statut fiscal, la conformité avec le LBMA-ASM Toolkit et un plan d’amélioration initial. Pour chaque transaction : neuf contrôles systématiques permettant la vérification en temps réel du statut juridique, des données fiscales ou de la déclaration d’extraction sans mercure. Ce dernier élément mérite une attention particulière, car il s’agit d’une obligation contractuelle qui lie à la fois le mineur artisanal ou à petite échelle et nous-mêmes à chaque achat.
Vient ensuite la question de la traçabilité. La technologie xTrace™, qui combine empreinte chimique, intelligence artificielle, spectrométrie et blockchain, confirme scientifiquement et juridiquement que le minerai reçu à la raffinerie correspond bien à son origine déclarée. Soleil Metals a ainsi réalisé la première livraison au monde entièrement vérifiée par xTrace™, destinée à Argor-Heraeus dans le cadre d’un processus approuvé par la LBMA et le World Gold Council.
Enfin, la chaîne de traçabilité physique documente six étapes successives, de la mine à la raffinerie, chacune d’entre elles pouvant être retracée dans le cadre d’un processus contrôlé et validé par Swiss Better Gold.
Résultat : l’or artisanal péruvien issu de l’ASM ainsi produit est livré à des raffineurs agréés « Good Delivery » par la LBMA, ce qui favorise concrètement la formalisation des mineurs.
TROIS LECONS TIREES DE NOTRE EXPERIENCE AU PEROU
- La conformité crée de la valeur stratégique. Les opérateurs qui considèrent la traçabilité comme une contrainte réglementaire l’appliquent de manière minimale, tandis que ceux qui la considèrent comme un facteur de différenciation commerciale réalisent des investissements structurels. Ce choix de cadre détermine si la traçabilité est une simple façade ou une structure fondamentale. L’adhésion à la LBMA, l’accès à des raffineries de premier plan et la reconnaissance par SBG constituent le retour sur cet investissement.
- La confiance des mineurs artisanaux et à petite échelle est une condition préalable. Le principal obstacle à la formalisation au Pérou réside dans la méfiance des mineurs artisanaux et à petite échelle. Ils ont des raisons historiques de se méfier des opérateurs formels : prix inéquitables, résultats d’analyse contestés et dépendance vis-à-vis d’avances qui se transforment en piège. Ce que nous avons construit au-delà du cadre de conformité, c’est un modèle économique où la traçabilité s’accompagne d’un prix équitable, d’une relation commerciale stable à long terme et d’un soutien actif tout au long du processus de formalisation, y compris l’intégration progressive des communautés minières artisanales et à petite échelle dans l’économie formelle. Sans cette réciprocité, la création d’une chaîne de valeur responsable pour l’exploitation minière artisanale et à petite échelle serait impossible.
- L’infrastructure institutionnelle ne remplace pas l’opérateur. LBMA, OCDE, Swiss Better Gold, RMI… Le secteur de l’ASM ne manque pas de normes. Mais si ces dernières définissent et valident, elles ne font pas le travail. Ce qui manque, c’est donc la présence d’opérateurs intermédiaires qui mettent en œuvre ces normes et les font respecter sur le terrain : en mettant en place des processus, en investissant dans des outils, en formant des équipes et, surtout, en assumant les conséquences juridiques et réputationnelles d’une rupture de la chaîne.
AU DELA DU PEROU : UNE VALIDATION DE PRINCIPE
Le modèle péruvien n’est pas une recette universelle. D’autres pays pratiquant l’exploitation minière artisanale (ASM) présentent des contraintes véritablement différentes : absence de registres miniers, criminalité organisée plus profondément enracinée, chaîne intermédiaire inexistante… Mais la question sous-jacente est la même partout : comment créer un passage documenté, vérifiable et économiquement viable entre la mine artisanale et le marché international ? Lorsque les trois conditions identifiées au Pérou existent ou peuvent être mises en place, le modèle est transposable.
Ce qui ne se transpose pas automatiquement, en revanche, c’est l’opérateur. Les normes, les certifications et les registres publics sont des outils. Ce qui transforme l’or informel en or traçable, c’est l’acteur qui choisit de les mettre en œuvre, qui en supporte le coût, en assume la responsabilité et reste dans la chaîne lorsque les choses se compliquent.
C’est là, en fin de compte, la leçon la plus simple et la plus difficile que le secteur mondial de l’ASM n’ait pas encore pleinement assimilée.
